Niamey, 19 Septembre, (ANP)- Déficit d’offres éducatives adaptées, exclusion des emplois décents, préjugés sociaux et discrimination, les personnes handicapées au Niger paient un lourd tribut à cause de leur infirmité.
Dès au départ, les apprenants portant de handicap partent défavorisés : il y a très peu d’écoles répondant à leur besoin en formation disposant des supports didactiques adaptés et d’enseignants qualifiés.
Le collège inclusif de Niamey, qui partage la même cour avec l’école primaire des sourds, est l’un des établissements spécialisés dans l’éducation des enfants handicapés.
Au total, le pays compte quatre (4) écoles spécialisées dans des personnes en situation d’handicap.
Pour les élèves sourds, étudier dans cette école relève, en effet, d’un parcours de combattant, car l’établissement souffre d’une carence en matériels didactiques et pédagogiques adaptés.
«A défaut des matériels adéquats, ces élèves sourds utilisent tous les matériels que les élèves bien entendant utilisent. Ce qui n’est pas normal », regrette un des encadreurs.
Le vide est compensé par quelques outils adaptés, comme le dictionnaire de langue de signes, des manuels de comptage en langue de signes, les miroirs que nous utilisons pour faire l’orthophonie permettant à l’apprenant de faire la lecture labiale et les appareils auditifs pour les mal entendant.
« Faute de bonnes conditions d’études, certaines écourtent le parcours scolaire à partir du CM2 pour commencer à travailler. Beaucoup sont devenus des agents d’assainissement et d’hygiène dans les services publics, notamment dans les services de santé, recrutés à la fonction publique à la faveur du quota réservé aux personnes handicapées dans le cadre des recrutements », fait savoir l’enseignant.
Les défis auxquels fait face la scolarisation des personnes handicapées se fait également sentir à l’école Soly Abdrahamane spécialisée dans la formation des élèves aveugles et non-voyants.
L’école a été créée en février 1979 sous le nom de l’école des jeunes aveugles de Niamey avant de prendre son nom actuel. L’union des aveugles du Niger (UAN) est à l’origine de la création de cet établissement.
M. Boureima Bouda Isma’ila, secrétaire général de l’union des aveugles du Niger (UAN) est l’un des fruits de l’école. Il a fréquenté le cycle primaire (du CI au CE2) avant de poursuivre ses études dans des écoles ordinaires jusqu’à l’obtention de son dernier diplôme.
Dans cette école, comme à l’école des sourds, c’est l’Etat qui supporte quasiment toutes les charges.
« Les enseignants, c’est l’État qui les prend en charge à 100%. Ils sont affectés par l’État et payés par l’État. En ce qui concerne l’eau, l’électricité, elles sont entièrement prises en charge par l’État. Nous avons aussi une subvention que l’État nous donne. Au début, c’est une enveloppe de 500 000 par trimestre. Mais, ces dernières années nous avons eu une augmentation qui fait aujourd’hui 1 million par trimestre. Cette somme est destinée à l’association parce que c’est elle qui gère l’école et qui cherche les partenaires pour le bon fonctionnement de l’école », se réjouit M. Bouda.
Malgré ces acquis, l’éducation des infirmes visuels souffre de plusieurs maux, selon le responsable associatif.
L’école Soly Abdrahamane est la seule école pour les aveugles et les malvoyants à Niamey, et au-delà, pour tout le Niger. C’est pourquoi la vingtaine de salles de classe dont elle dispose et reparties à plusieurs niveaux ne répond pas au besoin de tous les enfants à l’âge de la scolarité.
L’école a un régime d’internant pour les élèves venus des autres localités. Mais M. Bouda souligne le manque des moyens de déplacements pour les élèves de la ville qui habitent loin de l’école.
« Ces élèves viennent des zones éloignées de la ville, même si certains sont soutenus par l’association pour leur déplacement », indique-t-il, précisant que cette aide ne peut pas s’étendre à tout le monde.
La difficulté de déplacement est souvent évoquée par certains parents pour déscolariser leurs enfants. Cette situation persiste malgré qu’avec « l’appui de nos partenaires, nous arrivons à faire des séances de sensibilisation pour convaincre les parents de laisser les enfants venir à l’école », note celui qui est aussi en charge des cours d’informatique dans l’école.
Un autre problème évoqué, c’est l’abandon pour cause de précarité financière ou le manque de prise de conscience de certains parents.
« Il y a des enfants qui commencent bien les études jusqu’à atteindre un certain niveau. Mais s’ils rentrent au village pour les vacances, les parents ne les laissent pas revenir », ajoute Boreima Bouda Isma’ila.
Faute d’offre, la majorité de cette catégorie d’élèves est admise dans les écoles classiques ou ces enfants souvent stigmatisés dans un système exclusif finissent par abandonner, fait remarquer Seydou Bassirou, psychologue.
Avec un cursus scolaires limité, du fait que la chaîne de formation spécialisée s’arrête au niveau du collège, les diplômés sourds doivent également évoluer dans des secteurs professionnels très restreints, car ils ne sont recrutés dans tous les secteurs de l’emploi. En plus de cette restriction, il faut souligner qu’ils sont embauchés en petit nombre.
Des rêves brisés
Les murs de préjugés et d’incompréhension se dressent sur le chemin.
C’est le cas d’Ibrahim Saley, 48 ans, marié et père de six (6) enfants, un sourd travaillant comme manœuvre à l’hôpital national de Niamey depuis 25 ans.
Produit de l’école des sourds de Niamey, il rêvait durant son enfance de devenir électricien. Après ses études primaires, il s’est même formé en électricité pour se donner plus de chance d’atteindre son objectif. Mais à l’évidence, il s’est rendu compte que personne n’était prêt à le recruter avec ce profil et lui confier même quelques tâches à cause de son handicap.
Par le biais de son traducteur, il indique dans le langage des signes qu’il se contente ce son travail actuel. « Mon rêve s’est brisé, mais c’est la décision de Dieu », se résilie-t-il.
Le destin s’acharne aussi contre Hassan Abdou Moustapha, un aveugle et titulaire d’un master 1 de l’école nationale d’administration (ENA) de Niamey.
Moustapha a débuté ses études à l’école Soly Abdrahamane avant de poursuivre à l’école koubia 1 avec l’arrivée de l’école inclusive, puis au CEG 25 où il a fait le collège et le lycée, avant de se retrouver à l’ENA où il a étudié l’administration générale et soutenu son master en Aout 2023.
Ça fait deux années qu’il est à la recherche d’un emploi. Et l’Etat qui est quasiment le seul recruteur des personnes vivant avec handicap n’a pas organisé de concours à plus forte raison de postuler.
« Ça fait deux ans que j’attends, ce qui n’est pas du tout facile », dit-il, sans se plaindre beaucoup car il se dit que « la situation est générale dans le pays ».
« Bon, cette situation d’attente on le vit du jour au jour come tous les jeunes de ce pays avec les petites débrouillardises. On le vit de jour au jour et on essaye de s’adapter. Ce n’est pas facile, mais avec l’aide de Dieu ça va aller », ajoute-t-il.
« Pour joindre les deux bouts, je cherche des clients pour mes amis qui vendent des téléphones et j’arrive à gagner des commissions de 1.000 voire 2.000 francs CFA (2 à 3 dollars US) », confie le diplômé en administration.
Moustapha est issu d’une famille polygame. Son père a trois (3) épouses et une vingtaine d’enfants. Le jeune diplômé est bien conscient de la charge que ses parents supportent, c’est pourquoi, il ne veut pas continuer à dépendre de sa famille. Il attend que l’Etat lui donne sa chance de trouver un emploi correspondant à son profil académique.
Le Gouvernement a institué un quota de 5% en faveur de ces personnes dans le recrutement à la fonction publique et dans les sociétés privées.
Mais cette loi peine à se traduire dans la réalité surtout dans le secteur privé et l’informel qui mettent en place un système de contournement des textes ou échappant au contrôle, observe-t-on au ministère de l’emploi.
Habibou Abdoulaye, président régional de Niamey, de la fédération nationale des personnes handicapées fait valoir que le secteur privé s’illustre par le non-respect de cette obligation, et ce, malgré des rappels à l’ordre.
« Nous avons même organisé des tables rondes avec les organisations patronales, suite à quoi elles ont pris l’engagement de se conformer aux textes leur exigeant le recrutement des personnes handicapées. Mais ces manquements restent toujours », affirme-t-il.
La fédération n’est pas restée les bras croisés : « Récemment, nous avons finalisé notre 5ème forum sur l’éducation inclusive. Nous avons également finalisé un projet dénommé projet together for inclusion (tofi) . Nous sommes en train de piloter un autre projet sur la formation non formelle des personnes handicapées : C’est un projet de scolarisation accélérée non-formelle des enfants handicapés et enfants abandonnés, financé par plusieurs bailleurs de fonds. Nous sommes également entrain de piloter un autre projet avec l’UNICEF où 1.000 femmes et filles, âgées de 18 à 35 ans vont bénéficier des appuis financiers », rapporte le président Habibou.
« Nous avons un autre projet appuyé par l’organisation Islamic Relief au profit des personnes handicapées exerçant des activités génératrices de revenus. Il y a aussi l’organisation CBM qui octroie des appuis financiers au profit de 100 artisans pour consolider leurs emplois », égrène le responsable associatif.
Toutes ces initiatives concourent à donner plus de chance aux handicapés diplômés et non scolarisés à accéder à des emplois décents, une façon pour la fédération de lutter contre la mendicité de cette frange souvent négligée de la population.
Le Niger compte quelque 1,3 million de handicapés soit environ 5% de la population, selon les données du dernier recensement général.
Par Mahamane Sabo Bachir
Agence Nigérienne de Presse (ANP)
MSN/AS/ANP 0109 Septembre 2025









